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Les imposteurs de l'économie

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steed

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Les imposteurs de l'économie

Message par steed le Dim 2 Mar - 16:14

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Bernard GENSANE
Serge Halimi expliquait autrefois pourquoi il ne voulait jamais débattre avec un antagoniste ne partageant pas ses opinions en matière d’économie : dans la mesure où la doxa du capitalisme financier était aussi « évidente » que 2 et 2 font quatre ou que l’eau est mouillée, un débatteur voulant affirmer un point de vue contraire devait consacrer la moitié de ses explications à ramer contre le courant.
Laurent Mauduit a vu le « quotidien de référence » Le Monde se colombaniser et s’alainminciser au service de l’idéologie libérale. Il a ensuite fondé Mediapart avec Edwy Plenel. Dans son dernier livre, il décrit de manière très rigoureuse, et avec une foultitude de détails, ce qu’il appelle le capitalisme de connivence ou de collusion, un système que fait vivre et prospérer, masquée ou à visage découvert, une élite politique, financière et médiatique qui ne se soucie guère de la volonté démocratique car elle a pris tous les pouvoirs essentiels et n’est pas prête à les lâcher. Le tout au service de la bande du Fouquet’s.
Mauduit dénonce en priorité cette nouvelle « République des professeurs », bardés de diplômes, qui a profité de la LRU pour faire entrer la finance dans l’Université et qui règne dans les médias à coups d’oracles souvent démentis par les faits. On pense à Daniel Cohen, proche de DSK, de l’École normale supérieure, incapable d’évaluer la gravité de la crise de 2007-2008. Il s’en prend également aux « économistes de banque » (2 à 300 dont les médias raffolent), tel Patrick Artus, dont les interviewers ne questionnent jamais le biais idéologique - encore moins les intérêts financiers personnels - lorsqu’ils les laissent déverser leur logorrhée sans mettre en doute leur parole. L’auteur réserve une attention toute particulière à Alain Minc, une aberration unique de l’imposture économique française, un intellectuel (?) profondément de droite mais qui sert parfois la gauche, un donneur de leçons qui, en tant qu’hommes d’affaires, a ruiné une bonne partie de ceux qu’il était censé conseiller au prix de fort gras émoluments.
Ainsi donc, la plupart des journalistes économiques sont devenus libéraux. Pour eux, Marx is a dirty word ; Keynes est un tocard dont la Théorie générale… est à mettre au placard. On passera rapidement sur l’exemple du caricatural Marc Fiorentino (http://bernard-gensane.over-blog.com/article-marc-fiorentino-consultan...), ce « journaliste » de marché, dont Mauduit avait précédemment dénoncé les agissements en tant qu’homme d’affaires. On s’intéressera plutôt à Olivier Pastré né, comme par hasard, à Neuilly-sur-Seine (http://fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Pastré). Grand universitaire, brillant haut fonctionnaire, chroniqueur radiophonique respecté, Pastré a un jardin secret : la société de gestion Viveris Management (où il côtoie l’excellent polytechnicien Noël Forgeard - ex d’EADS), une société épinglée par l’AMF, dont Pastré est membre … quand il n’administre pas la Caisse des dépôts ou le Crédit municipal de Paris (l’ancien Mont de Piété). Ce qui ne l’empêche pas de présider la banque d’affaires tunisienne IMBank (Alliot-Marie ne fut pas la seule à trembler lors du renversement de Ben Ali). Élie Cohen, qu’on entend entre autres sur France 5, n’est pas mal, non plus. Ce directeur de recherches au CNRS enseigne à l’IEP de Paris, est membre du Conseil d’analyse économique, du Haut Conseil du secteur public et financier, mais surtout du conseil d’administration d’EDF (40 000 euros de jetons de présence), de Seria (troisième société française de services en ingénierie informatique) et des Pages Jaunes, qui appartiennent désormais au fonds d’investissement KKR et à Goldman Sachs (534 millions d’euros de chiffre d’affaires, quelle bonne idée cette privation de la poste qui a permis à Cohen de toucher 40 000 euros de jetons de présence en 2010 !). Professeur à l’ENS de la rue d’Ulm, son homonyme Daniel Cohen se définit comme un économiste « pragmatique ». Ce qui lui permet d’être un conseiller écouté de la Banque Lazard, mais aussi, avec le succès que l’on sait, de Georges Papandreou ! La loi française interdit à un professeur d’université de siéger au conseil d’administration d’une entreprise privée. Mais que fait Manuel Valls ?
Quand donc Christian de Boissieu dort-il ? Ce professeur à Paris I ne chôme pas. Il est - ou a été - membre de l’Autorité des marchés financiers, directeur scientifique du centre d’observation économique de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris (CCIP), président du conseil scientifique de Coe-Rexecode (Centre d’observation économique et de recherches pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises), président de la commission de surveillance des Organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM) (Monaco), président de la commission de contrôle des activités financières de Monaco, consultant de la Banque mondiale, membre du Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement (CECEI) de 1996 à janvier 2010, conseiller au sein de la banque de France, et de l’Institut européen des fusions-acquisitions, membre du Conseil d’analyse économique (CAE), de 1997 à 2002, puis président délégué auprès du premier ministre depuis 2003, expert auprès de la Commission économique et monétaire du Parlement européen (2002-2004), expert auprès de la Commission européenne, membre du Conseil économique de défense au ministère de la Défense (depuis 2003), membre du conseil de prospective du ministère de l’Agriculture (depuis 2003), de l’Agence nationale de la recherche (depuis 2008) et de l’Association pour le droit à l’initiative économique (depuis 2010), membre de la Commission économique de la nation, membre du Conseil d’orientation pour l’emploi, membre de la Commission du Grand Emprunt, administrateur de la banque Hervet, membre du conseil stratégique du cabinet d’Ernst & Young (de 2004 à 2011), membre du conseil de surveillance de la banque Neuflize OBC de 2006 à 2011 (un orteil dans une banque protestante n’a jamais fait de mal), conseiller économique dans le hedge fund (nobody’s perfect) HDF finance, administrateur du fonds d’investissement Pan Holding, président du groupe de réflexion Facteur, appelé à faire des propositions sur la réduction des émissions des gaz à effet de serre ; membre de la commission Attali. Il s’exprime en toute objectivité dans plusieurs médias importants : Bloomberg TV, Les Échos, Le Monde, Le Financial Times.
La question benoîte et naïve est donc : «  Dans le chaos de la crise financière, il est normal que l’opinion demande à ces économistes des comptes : ce monde qui s’écroule, ce monde fou de la finance dérégulée, y êtes-vous liés ou intéressés d’une quelconque façon ? Vos préconisations sont-elles entachées d’un quelconque lien de dépendance ? » Une bonne question à poser au polytechnicien Patrick Artus, directeur des études de la banque sinistrée Deixia (55 000 euros de jetons de présence pour dix réunions par an). Ce « meilleur économiste de l’année 1996 » estima que la crise des subprimes était loin de « plonger l’économie des Etats-Unis dans une récession. » De quoi Artus fut-il le nom ? «  Violant le pacte d’actionnaires qui les lie à la Caisse des dépôts et consignations, les Caisse d’épargne ont passé un accord secret avec les banques populaires pour créer la banque d’investissement Natixis. […] Les Caisses d’épargne vont faire quasi-naufrage en allant barboter sur les marchés spéculatifs les plus toxiques. A l’automne 2008, elles avaient perdu près de 750 millions d’euros. »
Pour façonner les Cohen de demain, il faut une nouvelle université, totalement branchée sur la logique du monde des affaires. Laurent Mauduit analyse longuement le fonctionnement de l’ancienne université Toulouse 1, désormais Toulouse School of Economics (c’est tellement plus servile quand c’est exprimé dans la langue de la finance internationale, je vais peut-être me fonder une Mont-de-Marsan School of Foie Gras). En provenance de grands investisseurs (Axa, Caisse des dépôts, La Poste, Total etc.), l’argent s’est déversé à coups de centaines de milliers d’euros. L’important est que la recherche théorique, fondamentale et appliquée soit entièrement sous la coupe de l’entreprise privée et du système bancaire. Avec une pointe d’ironie, Mauduit constate que « les économistes spécialistes de l’exclusion sociale ou des inégalités ont assez peu de chance de faire carrière à Toulouse. » Ou à Paris-Dauphine où l’assureur Axa a ses chaussons au coin du feu.
Que toutes ces grosses têtes et épais portefeuilles se trompent n’a aucune espèce d’importance. Il suffit qu’ils donnent tous de la même voix et que les médias leur mangent dans la main. Pensons à Attali, l’entreprise Attali, devrais-je dire, qui estimait en 2008 que l’Italie, le Portugal et la Grèce avait mené avec succès des réformes courageuses. Quatre ans plus tard, la jeunesse portugaise qui s’expatrie en Angola salue l’extraordinaire lucidité du fondateur de PlaNet Finance, reconnue d’utilité publique sous Sarkozy (ne souriez pas). Mais il n’est pas si facile que cela de servir - successivement ou simultanément - Royal, Sarkozy, Hollande. Demandez à Jean-Hervé Lorenzi, professeur d’université et conseiller de Rothschild. Ou à Gilbert Cette, proche de Hollande et pourfendeur du Smic sous Sarkozy. Les Boissieu, Cohen et autres Pastré sont bel et bien les idiots utiles des Bouygues, Niel, et autres Bolloré.
Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, De Gaulle avait demandé à Hubert Beuve-Méry de créer Le Monde pour faire oublier Le Temps, cet organe corrompu aux ordres du Comité des Forges. Tout est à refaire aujourd’hui. Sans guerre, espérons-le.
Il fallait de réelles compétences pour écrire un tel livre. Et, surtout, un courage certain.
Bernard Gensane
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